Puis-je filmer un policier ou une intervention de police en public en Suisse ?
Filmer dans l'espace public n'est pas interdit en soi, mais le droit à l'image, le Code pénal et la manière dont vous publiez la vidéo posent des limites. L'équipe JuriUp fait le point pour la Suisse romande, y compris sur la demande de suppression par la police.
La question posée
« Joël P. assiste à un contrôle de police sur un trottoir très fréquenté. Il sort son téléphone et commence à filmer. Un agent lui demande d'arrêter et d'effacer la séquence. Joël a-t-il le droit de filmer, de publier la vidéo, et doit-il obéir ? »

Équipe JuriUp
Équipe de rédaction et de contenu juridique JuriUp.
La réponse de l'équipe JuriUp
En règle générale, filmer une intervention de police depuis l'espace public n'est pas interdit en Suisse, tant que vous n'entravez pas le travail des agents et que vous ne captez pas des faits relevant de la sphère privée. La vraie difficulté se situe ensuite : la publication de la vidéo et la demande de suppression. Cette réponse vaut en Suisse romande, car le Code pénal et le Code civil sont des lois fédérales. Les lois cantonales sur la police peuvent compléter le cadre.
1. Filmer dans l'espace public : le principe
Aucune loi fédérale n'interdit de manière générale de filmer des faits qui se déroulent dans la rue, sur une place ou dans un parc, et que chacun peut observer. Un agent de police en service, qui agit en uniforme dans l'espace public, exerce une fonction publique : cela justifie un certain contrôle de la population, mais ne supprime pas ses droits de la personnalité.
Le droit ne reconnaît cependant pas un droit absolu de filmer n'importe où et n'importe comment. Plusieurs situations appellent la prudence :
- Les lieux privés : l'intérieur d'un logement, d'un véhicule, d'un hall d'immeuble ou d'un établissement fermé au public ne relève pas de l'espace public ;
- Les personnes en détresse : une personne blessée, interpellée ou en crise a droit au respect de sa dignité, même sur la voie publique ;
- Le son : l'enregistrement de conversations non publiques est régi par d'autres dispositions du Code pénal (notamment les art. 179bis et 179ter CP). Un échange à voix basse entre deux agents ou entre un agent et une personne contrôlée n'est pas une scène publique ;
- L'entrave : se placer entre les agents et la personne contrôlée, s'approcher à quelques centimètres ou ignorer une consigne de sécurité peut être qualifié d'empêchement d'accomplir un acte officiel (art. 286 CP).
À noter :Filmer n'est pas un droit d'intervenir. Gardez une distance raisonnable, restez calme et ne gênez ni la circulation ni l'intervention. C'est le critère qui, en pratique, fait basculer une situation de simple témoin à celle de personne que la police peut contrôler à son tour.
2. Droit à l'image et art. 179quater CP
Deux textes distincts entrent en jeu. Le premier est civil : l'art. 28 du Code civil protège la personnalité, ce qui comprend le droit à sa propre image. En principe, publier l'image reconnaissable d'une personne suppose son consentement, sauf si une loi, un intérêt public ou privé prépondérant le justifie. Le Code civil prévoit des actions pour faire cesser l'atteinte, pour la faire constater et, selon les cas, pour demander réparation.
Le second est pénal : l'art. 179quater CP sanctionne la violation du domaine secret ou du domaine privé au moyen d'un appareil de prise de vues. Il vise celui qui, sans le consentement de la personne concernée, observe ou fixe sur un porte-images un fait relevant de son domaine secret, ou de son domaine privé s'il ne peut pas être perçu sans autre par chacun. L'infraction est poursuivie sur plainte, c'est-à-dire que la personne filmée doit la déposer. Les peines exactes dépendent de la version en vigueur du Code pénal : vérifiez le texte officiel sur Fedlex.
Appliqué à une intervention de police dans la rue, le raisonnement est le suivant : un contrôle sur un trottoir est un fait que chacun peut voir. En principe, il ne relève donc pas du domaine privé protégé par l'art. 179quater CP. La situation change si vous filmez dans un appartement par la fenêtre, dans une cellule, dans une voiture dont les vitres sont teintées ou dans une cage d'escalier. Une scène intime, comme une fouille corporelle dans un lieu retiré, peut aussi relever du domaine privé même si elle se déroule non loin de la voie publique.
Le droit à l'image civil reste applicable même si l'art. 179quater CP ne l'est pas : filmer et conserver une vidéo est une chose, la diffuser à large échelle en est une autre. Pour approfondir ces questions de droit pénal, vous pouvez consulter notre page droit pénal.
3. Publier la vidéo sur les réseaux sociaux
C'est ici que les risques se concentrent. Conserver une vidéo pour vous ou la transmettre à un avocat n'est pas la même chose que la publier sur TikTok, Instagram ou X. La publication constitue un traitement de données personnelles au sens de la loi fédérale sur la protection des données (LPD), et l'exception pour un usage exclusivement personnel ne couvre généralement pas une diffusion publique en ligne. Pour comprendre ces enjeux, voyez aussi notre page droit du numérique et protection des données.
Avant de publier, posez-vous les questions suivantes :
- Qui est identifiable ? Un agent de dos ou à distance pose moins de difficultés qu'un gros plan sur le visage d'un agent ou d'une personne contrôlée. Floutez les visages des tiers, surtout des personnes interpellées, des victimes et des mineurs ;
- Que dit le commentaire ? Une légende qui accuse un agent d'un délit sans preuve peut engager votre responsabilité pour atteinte à l'honneur (art. 173 ss CP) et justifier une action civile en protection de la personnalité ;
- La vidéo est-elle complète ? Une séquence coupée qui déforme les faits aggrave le risque en cas de litige ;
- Y a-t-il un intérêt public ? Documenter un usage disproportionné de la force peut justifier la diffusion, ce qui n'est pas le cas d'une simple moquerie. Dans le doute, transmettez d'abord la vidéo à un avocat ou à l'autorité compétente.
Conseil pratique
Si vous estimez avoir assisté à un comportement policier problématique, la voie la plus sûre consiste à conserver l'original non modifié et à le remettre à un avocat spécialisé en vue d'une plainte ou d'une dénonciation. La publication reste possible, mais elle est une décision à prendre en connaissance de ses risques.
4. Si la police demande de supprimer la vidéo
Une demande orale d'effacement n'est pas, en soi, un ordre que la loi vous oblige à exécuter. Pour accéder au contenu de votre téléphone ou le confisquer, la police doit s'appuyer sur une base légale, en principe le séquestre prévu par le Code de procédure pénale (CPP), qui suppose un soupçon d'infraction et le respect de formes précises. Un agent ne peut pas, sans cadre légal, vous contraindre à supprimer un fichier.
En pratique, voici comment réagir avec calme :
- Demandez la base légale de la demande et le motif de l'intervention ;
- Ne résistez pas physiquement si l'agent saisit l'appareil : une opposition active peut vous exposer à des poursuites pour empêchement d'accomplir un acte officiel (art. 286 CP) ;
- Exigez un récépissé mentionnant l'appareil saisi et demandez qu'il soit consigné au procès-verbal ;
- Demandez la mise sous scellés : lorsque vous vous opposez à l'examen d'appareils contenant des données privées, le CPP prévoit une procédure de mise sous scellés (art. 248 CPP) avant que le contenu soit consulté ;
- Ne supprimez pas la séquence de votre propre initiative : cela peut vous priver d'un moyen de preuve. Si vous craignez la perte du fichier, pensez à sa sauvegarde automatique dans votre compte infonuagique.
Si vous êtes vous-même interpellé, notre page sur la défense pénale après une arrestation provisoire explique pourquoi la présence d'un avocat dès l'audition compte. Les règles de procédure et les services de police sont organisés par chaque canton : renseignez-vous sur les directives qui s'appliquent là où vous vivez.
Les points clés à retenir
Filmer une intervention visible depuis l'espace public n'est pas interdit en soi en Suisse, tant que vous n'entravez pas les agents.
L'art. 179quater CP protège le domaine privé et secret, il ne couvre pas en principe ce que chacun voit dans la rue.
La publication est le vrai point de risque : droit à l'image (art. 28 CC), protection des données et atteinte à l'honneur.
Une demande orale d'effacement n'a pas de force obligatoire en soi, la saisie suit les règles du CPP.
En cas de saisie, demandez un récépissé et la mise sous scellés, sans résister physiquement.
Démarches recommandées
- Gardez une distance raisonnable et filmez sans gêner l'intervention ni la circulation.
- Évitez les lieux privés : ne filmez pas à travers une fenêtre, dans un véhicule ou dans un immeuble.
- Conservez l'original intact de la séquence, avec la date et le lieu notés de votre côté.
- Avant toute publication, floutez les tiers, relisez votre commentaire et pesez l'intérêt public.
- Si un agent demande l'effacement, demandez la base légale, restez calme et ne résistez pas à une saisie.
- Faites-vous conseiller par un avocat spécialisé avant de déposer plainte ou de diffuser la vidéo.
Besoin d'un avis concret sur votre vidéo ?
Décrivez votre situation à l'équipe JuriUp et nous vous mettons gratuitement en relation avec un avocat spécialisé en droit pénal adapté à votre dossier (saisie de téléphone, plainte, publication contestée, interpellation).
Questions fréquentes
Un policier peut-il m'interdire de le filmer ?
Il peut vous demander de vous éloigner si votre présence gêne l'intervention ou met la sécurité en danger. Il n'existe en revanche pas d'interdiction générale de filmer des agents en service dans l'espace public. Si vous ne respectez pas une consigne légitime, vous vous exposez à une infraction d'entrave (art. 286 CP).
Puis-je enregistrer le son d'un contrôle de police ?
Le son est traité différemment de l'image. Les conversations non publiques sont protégées par d'autres dispositions du Code pénal (art. 179bis et 179ter CP). Avant d'enregistrer un échange, faites-vous conseiller par un avocat, car la qualification dépend du contexte précis.
La police peut-elle saisir mon téléphone après que j'ai filmé ?
Elle le peut si les conditions du séquestre du CPP sont réunies, par exemple si la vidéo constitue un moyen de preuve. Vous pouvez demander un récépissé et la mise sous scellés avant tout examen de son contenu. Un avocat spécialisé peut ensuite contester la mesure si elle est disproportionnée.
Le service de mise en relation JuriUp est-il payant ?
Pour les particuliers, la mise en relation via JuriUp est gratuite. Vous ne payez que les honoraires de l'avocat si vous décidez de lui confier votre dossier.
Sources juridiques
- Code pénal suisse (CP), art. 179quater, violation du domaine secret ou du domaine privé au moyen d'un appareil de prise de vues
- Code civil suisse (CC), art. 28, protection de la personnalité
- Code de procédure pénale suisse (CPP), dispositions sur le séquestre et la mise sous scellés
- Loi fédérale sur la protection des données (LPD)
Rédigé par la Rédaction juridique JuriUp
Équipe de rédaction et de contenu juridique de JuriUp, plateforme de mise en relation avec des experts juridiques en Suisse romande.


